jeudi 9 mars 2017

Diwan du jasmin meurtri : une anthologie de la poésie algérienne de graphie française



Parution. «Diwan du jasmin meurtri» de Kaouah


 

 

 

 

 

Poètes d’anthologie




Si la poésie ne fait pas souvent la une des journaux, elle n’en est pas moins présente dans toutes les régions d’Algérie et pratiquée en plusieurs langues, aujourd’hui et depuis toujours, notamment dans sa version orale transmise de génération en génération.

La publication d’anthologies est justement l’occasion de prendre la mesure de l’évolution du genre ainsi que l’accumulation d’œuvres et d’expériences au fil des années. C’est cette occasion que nous offre la parution de Diwan du jasmin meurtri* d’Abdelmadjid Kaouah. Cette anthologie tente d’embrasser un siècle de création poétique en langue française, ou en «graphie française», pour reprendre l’expression qu’emprunte l’anthologiste à Jean Sénac.
Bien entendu, aucune anthologie n’est exhaustive et la sélection des textes doit autant à la qualité des poèmes, à leur impact sur le public, qu’au goût de l’auteur, lui-même poète. «Il n’y a pas d‘anthologie idéale, annonce Kaouah dans sa préface. C’est une œuvre humaine qui n’a rien  avoir avec les sciences exactes… Nous avons voulu donner un tableau ample, diversifié, réunissant les inspirations poétiques plurielles qui se sont manifestées, avec éclat ou discrétion, depuis Jean El Mouhoub Amrouche, des années trente, que nous pensons être le véritable point de départ d’une poésie en langue française authentiquement algérienne.»
Si la publication de textes poétiques authentiquement algériens en langue française a commencé dans les années trente du siècle dernier, la création poétique, elle, a toujours existé sur le sol algérien. Qu’ils soient composés en tamazight, en arabe dialectal ou en arabe littéraire, les vers ont de tout temps rythmé notre existence. Et il existe sans doute des passerelles et un fonds commun entre les expressions poétiques algériennes dans toutes les langues, que les critiques et universitaires gagneraient à faire ressortir.
Certes, la langue est centrale pour le poète, porteuse de formes et d’images qui lui sont propres, mais les mêmes sensibilités peuvent traverser des auteurs de différentes langues émanant d’expériences ou de vécus similaires. D’ailleurs, le pionnier que fut Amrouche avait une profonde connaissance des isefra composés par les poètes «traditionnels» en Kabylie.
Il se disait attaché «au pays natal, à sa langue, à ses mœurs, à la langue, amoureux nostalgique de la sagesse et des vertus que nous a transmises sa littérature», avant d’ajouter : «Il se trouve qu’un hasard de l’histoire m’a fait élever dans la religion catholique et m’a donné la langue française comme langue maternelle.» Au-delà du cas, particulier à plus d’un titre, de Jean Amrouche, les liens entre la littérature orale et la production poétique en français (de même qu’en arabe littéraire) sont indéniables.



Dans sa riche introduction, qu’on peut qualifier d’étude, Kouah attire l’attention sur l’origine lointaine d’un aspect particulier de notre création poétique, et plus largement de notre littérature : le rapport au politique. Attachés à ancrer leur création dans le vécu de leurs auditeurs, les poètes anciens ont très souvent usé de satire contre les dérives de leurs contemporains ou d’élégie pour pleurer leurs malheurs, appelés à la révolte contre l’injustice ou encore commentés, tels des reporters littéraires, les batailles de leur temps. Ces aspects n’ont certainement pas disparu de notre littérature.
Certes, les poètes guerriers de la trempe de Mohamed Belkheir ne courent plus les rues, mais de même que la poésie populaire avait accompagné les révoltes contre l’occupation française, la poésie «moderne» a œuvré à sublimer la lutte contre la colonisation. Ainsi, Mohammed Dib affirmait en 1950 que la littérature devait être au service des «frères opprimés», tandis que Jean Sénac écrivait que poésie et résistance sont les «deux tranchants d’une même lame». Cette attitude donnera des œuvres d’une grande force, à l’image de La Complainte des mendiants arabes de La Casbah et de la petite Yasmina tuée par son père (1951) d’Ismaël Aït Djafer, mais aussi des textes de circonstance moins mémorables.
Kaouah cite d’ailleurs une précieuse étude de Malek Alloula qui interroge, à partir d’une critique du Soleil sous les armes de Sénac, la fonction idéologique de la littérature. La poésie algérienne, toutes langues confondues, se présente volontiers comme «la voix du peuple», même quand elle est exigeante, intime et accessible uniquement à un cercle restreint de fins lettrés amateurs du beau verbe. Une dialectique de l’élitaire et du populaire s’y joue en permanence. Soulignons au passage que la poésie orale, elle-même, n’est pas considérée comme l’œuvre du commun des mortels. Pour preuve, bien des auteurs sont élevés au rang de saint patron (élite suprême !). La poésie populaire a aussi son académisme et ses cercles d’initiés. Elle n’est, en aucun cas, composée par tout le monde et pour tout le monde.
Après l’indépendance nationale, l’engagement sincère tournera dans certains cas en embrigadement politique. Mostefa Lacheraf, cité par Kaouah, use de mots très forts pour qualifier cette dérive. Il estime que cette littérature n’aborde la lutte contre la colonisation que «dans ses aspects anecdotiques et pseudo-épiques, les plus propres à cadrer avec une psychose idéaliste de la guerre de Libération». Très vite, les poètes prendront à bras-le-corps les nouvelles problématiques et aspirations de la jeunesse.
Les «perturbateurs» de la trempe de Rachid Boudjedra affronteront les tabous de toutes sortes en récits comme en poésie (au pays de Nedjma, la limite entre les deux genres est poreuse), tandis qu’Ahmed Azeggagh appellera, dès 1966, à arrêter de «célébrer les massacres». L’irrévérence reste la marque de fabrique de beaucoup de nos poètes. Jean Sénac accompagne les nouveaux talents et publie en 1971 une Anthologie de la nouvelle poésie algérienne. Les nouveaux poètes en question (Sebti, Laghouati, Skif, Nacer-Khodja, Abdoun…) se distinguent par une volonté farouche de libération de tous les carcans, y compris celui de la langue. S’ils usent d’un français «volontairement mal foutu», selon l’expression de Sénac, ce n’est pas seulement pour l’algérianiser mais aussi et surtout pour s’inscrire dans les expériences poétiques modernes et contemporaines.
La question de la langue a souvent polarisé les débats sur la littérature algérienne, et la poésie n’y a pas échappé. Depuis le Portrait du colonisé d’Albert Memmi, on n’a eu de cesse de prophétiser la mort de la littérature francophone au Maghreb. Kaouah présente ce dilemme de la langue comme un problème mal posé qui aboutit à une vraie impasse. «Ce débat, pour autant qu’il soit nécessaire, a empoisonné le paysage littéraire par le fait qu’il prenait souvent l’allure de règlements de comptes.
Donnée pour transitoire et vouée à disparaître, la poésie de langue française reste une réalité vivante et continue à donner des œuvres majeures.» Par ailleurs, ce problème théorique commence à se résoudre dans la pratique avec de jeunes poètes qui dialoguent sans difficulté avec leurs confrères écrivant dans les diverses langues pratiquées en Algérie. De plus, la nouvelle génération, qui a appris le français comme langue étrangère, ne relie plus cette langue directement au passé colonial. Par contre, le vrai problème, qui est toujours d’actualité, est celui de l’édition et, plus largement, de la visibilité de la production poétique algérienne. «Nous observons une constante dans l’histoire de la poésie algérienne de langue française, le décalage constant entre son élaboration et sa connaissance par le public, écrit Kaouah. Autre phénomène, le retard pris par la critique à apporter un éclairage sur une expression au moment où elle se manifeste.
La cause essentielle, comme nous l’avons déjà indiqué en incombe à l’édition.» Considérée comme sulfureuse du temps du monopole étatique sur l’édition, elle est aujourd’hui estimée peu rentable par les éditeurs privés. Cela amène les poètes à publier dans des revues, souvent trans-maghrébines, à l’image de Souffles et de Alif. Certaines publications voient également le jour grâce au travail d’artisan de quelques passionnés, à l’image de Voies multiples (Oran), Synergie (Alger) mais aussi L’Orycte sous l’impulsion de Georges-Michel Bernard, professeur à Sour El Ghozlane ou encore le groupe Autoéditions réuni à Blida autour du plasticien et ami des poètes Denis Martinez. Par ailleurs, la publication à compte d’auteur est une pratique courante, de même que le recours à des éditions étrangères.
Le premier recueil de Habib Tengour a été publié en 1974 chez l’éditeur français P.J. Oswald et, l’année suivante, c’était les éditions québécoises Naaman qui publiaient Le Solstice barbelé du jeune Tahar Djaout. Une tendance qui reste d’actualité, tant pour la poésie arabophone que francophone. C’est dire l’importance des anthologies pour mettre les textes à la disposition des lecteurs algériens. En 1981, Jean Déjeux avait signé une anthologie, Jeunes poètes algériens, parue aux éditions Saint-Germain-des-Prés. Une large anthologie, intitulée Les mots migrateurs, a également été réalisée par Tahar Djaout et parue en 1984 à l’Office des publications universitaires. Ces recueils permettent au public, comme aux critiques et universitaires, de prendre connaissance de textes élaborés et publié loin des feux des projecteurs.
En effet, les difficultés à partager ses textes avec le public algérien (par l’édition, dans les revues spécialisées ou par les récitals poétiques) restent toujours d’actualité. Les événements, tels que les Poésiades de Béjaïa ouvertes aux poètes, toutes langues confondues, sont encore trop rares. «La poésie algérienne manque de lieux de diffusion exigeants qui puissent permettre l’émulation et l’émergence de voix nouvelles et singulières, témoigne la poétesse Samira Negrouche. Il existe certes des voix fortes disséminées et souvent invisibles. Je dirais qu’il y a un certain potentiel qu’on ne peut évaluer vu l’inexistence des lieux de diffusion et, par ricochet, cette inexistence affaiblit la qualité de voix qui ne peuvent s’épanouir pleinement en dehors d’un environnement minimal... Certaines voix apparaissent et très peu persistent sur le chemin de la poésie qui est de réinventer sa langue et de la ''maltraiter'' loin des clichés éculés.»
Même constat du côté de la poésie arabophone : «Il y a beaucoup de personnes qui se disent poètes, mais on ne peut pas parler de scène poétique, c’est-à-dire d’une dynamique de création poétique qui se situe dans un courant de pensée ou un courant esthétique», estime la poétesse Lamis Saidi, qui déplore un certain «archaïsme» par rapport à ce qui s’écrit dans le reste du monde arabe. Passant récemment sur les ondes de Radio culture, le poète et universitaire Achour Fenni appelait à «construire des rapports positifs entre les poètes, les médias et l’université» pour limiter la déperdition de ce riche gisement de création qui, souvent, s’épuise faute d’oreilles attentives ou s’épanouit plus facilement à l’étranger. Dans ce sombre tableau de l’actualité de la scène poétique algérienne, l’anthologie de Kaouah est certainement une bonne nouvelle. Elle nous rappelle que la création se poursuit, même dans l’ombre, et que l’expression poétique est définitivement une nécessité.

Walid Bouchakour 
El Watan Pages hebdo Arts et lettres 04-02-2017



*Abdelmadjid Kaouah, « Diwan du jasmin meurtri : une anthologie de la poésie algérienne de graphie française », Chihab éditions, Alger, 2016. Prix : 1600 DA

 


dimanche 29 janvier 2017

ANGEL Entretien avec le cinéaste Stéphane FERNANDEZ



                                   
 Stéphane FERNANDEZ :






‘’ Le réel est déjà tellement incroyable et passionnant à documenter ! ‘’


Stéphane Fernandez, français, catalan, est petit-fils d’exilés espagnols. La guerre d’Espagne est la toile de fond de son film documentaire, Angel. L a guerre   fait partie de son héritage familial, souligne-t-il. Les histoires  de cette guerre, il les a écoutées chez les amis de   sa grand-mère, trop tôt disparue comme son grand-père, exilé républicain en France. .. D’ailleurs son père Domingo, y tient un rôle.  Ce dernier  s’était mis à interviewer des anciens de la guerre d’Espagne. La graine était semée. Mais avant de réaliser des documentaires Stéphane Fernandez  a mené une carrière journalistique qui l’a mené en Amérique latine, des guérillas de Colombie à la Bolivie indienne, en passant par le Pérou des producteurs de café et le Brésil des forums sociaux. Il a connu l’Afrique et ses collines sanglantes au Rwanda, les combats dans l’Est du Congo ainsi que les famines au Sahel.         
 En France, il s’est intéressé aux laissés pour compte sans logis, les sans-papiers. C’est donc en homme d’expérience qu’il a entamé la réalisation de son film, Angel éponyme de son personnage central. On peut dire que Stéphane Fernandez a réalisé là un film documentaire exemplaire, à la fois rigoureux, sans pathos, mais d’une grande humanité. Et il faut le souligner, aux côtés du personnage incarné par son père qui joue en quelque sorte l’éclaireur, il a été servi par un formidable acteur –amateur- qui crève l’écran. Tout cela dans une forme, un genre plutôt,  revisité  avec subtilité et inventivité : le road-movie, un genre typiquement  américain auquel Stéphane Fernandez imprime, de Barcelone à Toulouse, en faisant le détour par les camps de concentration d’Argelès-sur-mer, la Dordogne et Lyon, son empreinte. Une enquête, quête portée par une BOF, vraiment originale.
En ce mois de novembre, Angel, fait partie d’une sélection de films documentaires  mis en lumière  par l’Association de cinémas Art et essai de Toulouse, ponctuées de rencontres et de débats.  Le film est passé auparavant dans la section Politique et société  de la dernière édition de Cinespanà, (vingt et unième du nom) en présence d’un public de scolaires. Un débat passionnant s’en est suivi avec les protagonistes du film, Fernandez père, Fernandez   fils et Angel l’unique ! Une projection d’un tel film à Alger ne serait pas superfétatoire. Bien au contraire, une belle leçon de cinéma humaniste qui parle aux Algériens de choses qui ne leur sont inconnues. 
A.K.
Reporters :Au  départ, vous avez entamé  une carrière journalistique. Une démarche assez  atypique ,  aujourd’hui on doit sortir d’une école de cinéma pour faire des films ?

Stéphane FERNANDEZ : J'ai commencé à travailler comme journaliste au sein d'une toute petite rédaction d'une revue d'une ONG. Là, j'ai rencontré des gens passionnés qui avaient les yeux grands ouverts sur le monde. C'est sans doute la meilleure école. Faire des films n'était pas dans mes objectifs de l'époque. Par contre, enfant des années 70 et de la télé, j'avais conscience de la force des images. C'est en regardant en direct le mur de Berlin s'effondrer ou la révolution roumaine et la chute de Ceausescu que s'est forgée en moi l'envie de raconter les événements du monde, qu'ils se déroulent à l'autre bout de la planète ou devant notre porte. Sans doute qu'il est plus facile de faire des films quand on sort d'une école de cinéma : on a passé du temps à regarder, à analyser, à décortiquer le cinéma des autres, à se construire son univers, à peaufiner son écriture. Pour ma part, mon parcours professionnel est quelque peu atypique. Il est le fruit de rencontres avec quelques personnes déterminantes qui m'ont permis d'aller explorer des formes d'écriture différentes, notamment l'écriture cinématographique que je découvre petit à petit. Sans professeur donc et "sur le tas" comme on dit. C'est encore possible.


Reporters : Quel bénéfice, quel enseignement avez-vous tiré de vos  «  travaux »  journalistiques à travers le monde ?

Stéphane FERNANDEZ :Je ne sais pas si ce sont des "bénéfices". C'est plutôt une manière d'être au monde, d'avoir les sens en éveil, de se laisser émouvoir par une rencontre, un paysage, une histoire. Il n'est pas besoin d'aller au bout de la planète pour explorer le monde et ses problèmes. Le monde, l'aventure commence à notre porte. Encore une fois, il s'agit d'avoir les yeux ouverts sur les misères de l'époque, de s'en saisir et de les raconter. Avec ses mots, son regard, sa subjectivité, sa sensibilité. Les différents reportages journalistiques que j'ai pu faire ont surtout valu par la richesse des rencontres.

Reporters : Autre singularité : Vous êtes petit-fils de républicains catalans. Votre père Domingo est né en exil, vous  -même. Vous sentez-vous pleinement français en même temps fidèle à vos racines ?

Stéphane FERNANDEZ : Je suis, pour partie en effet, issu de cet exil espagnol après la victoire des troupes franquistes. Mon père est né en France. Du côté de ma mère, les racines sont principalement françaises entre le sud-ouest et l'Alsace d'où vient une partie de sa famille après la perte de l'Alsace-Lorraine en 1870. Un exil déjà... L'identité que nous trimballons chacun à notre manière a toujours été pour moi quelque chose de difficile à définir. Mes racines sont multiples et je les revendique toutes et donc au-delà de me sentir français ou espagnol ou catalan, je me suis souvent senti autant concerné par ce qui se passait au bout du monde que dans mon pays et par les différents exils qui ont constitué la France : espagnols bien sûr, mais aussi italiens, polonais, maghrébins, asiatiques... Donc, pour essayer de répondre à votre question, je me sens profondément français mais un français métissé, un peu "métèque et juif errant", un peu même "pâtre grec" pour reprendre l'expression d'un troubadour des temps modernes.


Reporters : La guerre d’Espagne est-elle toujours d’actualité. 80 ans après, à quoi peut servir ce qui fut considéré comme la préface de la deuxième mondiale ?Le cinéma est-il le moyen le plus approprié pour comprendre la complexité de ce drame ?

Stéphane FERNANDEZ : Je pense qu'il faut distinguer plusieurs choses. Tout d'abord il y a le coup d'Etat franquiste de juillet 1936. Ce n'est alors pas une guerre. Seulement des militaires qui organisent un coup d'Etat contre un gouvernement légitimement élu et qui pensent qu'ils vont prendre le pouvoir en quelques jours. Mais le peuple se mobilise, s'arme et défend la République, et certains en profitent pour lancer des expériences révolutionnaires. La guerre s'installe alors dans la durée. Les Italiens et les Allemands qui appuient Franco  s'en servent en effet comme terrain d'entraînement et d'expérimentation. D'une certaine manière, les tensions qui traversaient alors la société espagnole sont toujours présentes aujourd'hui. L'époque a certes changé mais la concentration du pouvoir, de l'argent, du patrimoine dans les mains d'une minorité toujours plus riche et plus avide reste cruellement actuelle. A cela s'ajoute les tensions sur le pays et sa structure même. La monarchie que la transition dite démocratique a remise au pouvoir après la mort de Franco est discréditée (corruption etc.) et de plus en plus contestée par certains secteurs de la société. Dans le même temps, se pose encore et toujours la question des autonomies basque, catalane, galicienne, et de la mise en place d'un État "pluri-national". Ceux qui sont arc-boutés sur une vision d'une Espagne, une, indivisible et éternelle sont les héritiers des franquistes qui criaient "España, une, España grande, España libre"! Au fond, les deux Espagnes sont toujours face à face et assez irréconciliables semble-t-il. La question de la gestion de la mémoire historique et des exhumations des milliers de fosses communes dans lesquelles ont été jetés les opposants aux troupes franquistes reste aussi un sujet de tension entre ceux qui voudraient tourner la page et ceux qui exigent que cette mémoire soit reconnue. Le cinéma, que cela soit par le biais de la fiction ou par le documentaire, s'est largement emparé de cette page d'histoire dès le début. La guerre elle-même a été l'occasion de production cinématographique à usage de propagande. Aujourd'hui les derniers témoins de cet épisode tragique de l'Histoire européenne du XXe siècle disparaissent peu à peu, et peut-être les écoute-t-on avec plus d'attention. Mais la littérature, la poésie, les arts graphiques, les sciences humaines et sociales ont aussi permis de mieux saisir ce qui s'est joué en Espagne en 1936.

Reporters : Alors qu’aujourd’hui, la mode est au « docu-fiction », votre film reste dans une narration classique mais il emprunte au genre « road -movie » ? Comment s’est fixé votre choix sur ce mode de représentation filmique ?


Stéphane FERNANDEZ : Lors de mes premières rencontres avec Angel, j'avais réalisé un entretien assez classique dans lequel il raconte sa vie. Mais je ne voyais pas comment faire un film de ce témoignage si je le laissais assis face à la caméra dans son salon. J'avais la chance d'avoir un personnage encore en forme malgré son âge. Je lui ai donc proposé de retourner sur les lieux les plus importants de sa vie.

Reporters :Angel est à la fois le titre du film et le nom du personnage, narrateur principal. Un vieil homme de 86 ans qui crève l’écran et la parole ! Comment êtes-vous tombé sur ce « phénomène » ?

Stéphane FERNANDEZ : J'ai rencontré Angel par le biais de mon père. Depuis quelques années mon père s'est mis à faire des entretiens d'exilés espagnols. Un jour, alors que je terminais le montage de mon film précédent, il m'a laissé un disque dur avec une dizaine de ces entretiens. Je ne les ai pas regardé tout de suite mais quand j'ai pris le temps de me pencher sur ce matériel je suis resté ébahi par le parcours d'Angel. Le fait qu'il soit passé seul en Frane à 10 ans avec la responsabilité de sa soeur et de son petit frère de 6 et 4 ans, la force de son témoignage, sa mémoire claire, les mille détails qu'ils donnaient...Et puis, à l'époque, ma plus jeune fille avait 10 ans. Comme Angel quand il a pris seul le chemin de l'exil. 


Reporters : Dans sa plongée dans le passé,  vous le faites accompagner par votre propre père ? Est-ce parce qu’il a beaucoup travaillé sur la mémoire ? Ou  pour restituer aussi une partie de votre drame familial ?

Stéphane FERNANDEZ :À partir du moment où mon choix de revenir sur les lieux importants de sa vie était acté, il me fallait trouver un compagnon de voyage, pour respecter les codes du "road-movie". Quand nous étions tous les trois ensemble Angel, mon père et moi, je me rendais compte du lien qui les unissait. Angel parlait à mon père. Il m'a donc paru naturel de lui demander de l'accompagner dans ce voyage. Bien sûr, le fait que mon père ait lui aussi perdu un de ses parents à 10 ans, comme Angel, les réunissait et rendait ce "couple de voyage" crédible.


Reporters : Au cours du récit, vous faites appel à des animations  qui s’appuient sur  les propres dessins d’Angel. Dans quel but ?

Stéphane FERNANDEZ : Angel a vécu la guerre d'Espagne et l'exil comme un enfant. Avec ses peurs d'enfants, ses fantasmes d'enfants... Bien sûr, très vite, à cause des événements il s'est retrouvé en position d'adulte devant faire face et protéger son frère et sa sœur. Par moment l'histoire d'Angel est très sombre, tellement sombre qu'il songe à mettre un terme à ses jours quand il a à peine 8 ou 9 ans. C'est un des moments que je trouve les plus terribles dans le film et dans son histoire. En même temps, Angel m'a dit un jour qu'il parle avec sa mère. Tous les jours. Elle a été "une petite lumière" comme il dit qui l'a sauvé bien des fois. Les quelques séquences d'animation se sont imposées pour permettre d'essayer d'aller toucher cela, ce monde entre le rêve, les cauchemars, les peurs enfantines, le monde imaginaire, à part d'Angel. Quelques uns des dessins qu'il a faits pour ses petits enfants ont en effet inspiré les séquences.

Entretien réalisé  par Abdelmadjid KAOUAH

lundi 9 janvier 2017

PREFACE POSTHUME DE HAMID NACER-KHODJA A DIWAN DU JASMIN MEURTRI




                                    ‘’Une radioscopie à la fois ombrageuse et solaire ‘’
  

Par HAMID NACER-KHODJA





                                                   

C’est un pari audacieux que d’élaborer une nouvelle anthologie de la poésie algérienne d’expression française alors que celle-ci est Somme, Parcours, Vertige. On connaît les limites et contraintes inévitables d’une telle entreprise : les critères de choix, l’absence de tel auteur, la place accordée à tel autre, la subordination à telle logique éditoriale, tout cela contribuant – avec les manuels scolaires et les programmes universitaires – à une formation forcément biaisée du lecteur qui, lorsqu’il lui arrive de s’identifier à un poète, ne (re) connaît que des « morceaux choisis » – quintessence même d’une anthologie (anthos = fleur), un florilège rejoignant le « diwân de jasmin » proposé ici. D’emblée, Abdelmadjid Kaouah explique que maître d’œuvre autonome (une anthologie est toujours une œuvre personnelle et de parti pris), il n’ambitionne pas d’arpenter la totalité du territoire de la poésie algérienne, de surcroît d’une grande fécondité puisque des recueils se suivent avec constance et régularité, avec parfois des noms vite confirmés par une critique de plus en plus rare. S’il n’ y a pas d’anthologie idéale, assure-t-il en liminaire, qui mieux qu’un poète – chercheur par excellence en poésie – peut écrire sur les poètes eux-mêmes ?


 Poète, Kaouah l’est doublement : il est l’auteur de plusieurs recueils et articles incitatifs sur la poésie, un genre méconnu de la littérature algérienne du fait des avatars et impératifs de l’édition comme des préjugés ou de l’inattention du public. Aussi, essaie-t-il de prôner un idéal, celui de faire connaître à son tour les poètes algériens, leurs vies et leurs œuvres. Ce faisant, il se réfère aux travaux de ses illustres prédécesseurs, de Jean Sénac  (1926-1973) à Tahar Djaout (1954-1993) en passant par Jamel Eddine Bencheikh (1930-2005), tous poètes qui, pour les besoins de leur temps, ont établi de libres bilans devenus aujourd’hui balises pour la postérité autant que repères éclairants. L’originalité de Kaouah est de rassembler, sans pécher par omission ni prétendre à l’exhaustivité, « toute » la poésie algérienne où se côtoient morts et vivants, valeurs sûres et créateurs ignorés, des années 1930 à nos jours, soit tout juste une vie d’homme. L’anthologiste propose donc de lire « la » poésie algérienne en restituant dans une longue introduction son jeune passé qui coïncide avec l’Histoire du pays. A travers l’enchaînement de ses métamorphoses thématiques, la poésie a véhiculé en miroir les grandes étapes de l’Algérie. Le poète s’est érigé successivement en porte-parole de l’asservissement et de l’insurrection d’un peuple dans le contexte colonial, en partisan de l’espérance post-indépendante se défaisant de la rhétorique du réalisme socialiste, en redresseur de torts au regard des perversions de l’homme nouveau dans la jeune république, en perturbateur du discours dominant autant qu’en annonciateur de vérités à venir, enfin en justicier désarmé condamnant sans appel l’innommable infamie intégriste. Mais la poésie algérienne, témoin et conscience de la nation, n’est pas que circonstancielle et évènementielle. A proximité de chantres engagés ou non dans l’action, inféodés ou non à une idéologie, vivent des poètes du dedans aux idées et registres différents. 


D’errances oniriques en itinéraires personnels, entre sourdes confidences et moi hypertrophiés, avec une évidente clarté ou une grâce abstraite, ces auteurs inquiets ou sereins réalisent une radioscopie à la fois ombrageuse et solaire de l’Algérien. Journal de bord d’une patrie en mouvement, journal intime d’une identité d’homme, telle est la dualité porteuse de la poésie algérienne. Kaouah souligne ensuite que la poésie algérienne de graphie française n’est pas à cloisonner dans son particularisme, lequel a suscité nombre de thèses et d’exégèses, d’analyses savantes et de bavardages interprétatifs. Elle est mise en relation – trop brièvement, hélas ! – avec ses sœurs jumelles d’expression arabe et amazighe. 



L’auteur présente quelques clés qui leur sont communes : coïncidence de facteurs historiques, affinités dans les intentions politiques et les remises en question de la réalité collective, similitudes de destins individuels, obstacles partagés entre éditeurs et publics lecteurs ou auditeurs. Quant aux lancinantes questions sur la langue d’écriture, largement abordées, elles aboutissent fatalement à définir une « nationalité littéraire » si chère à Malek Haddad. On sait que celle-ci n’a aucune accointance avec la froideur juridique qui ne l’emprisonne plus. Ni droit du sol ni droit du sang, Kaouah plaide pour une approche plus généreuse de l’algérianité poétique en intégrant des poètes binationaux et des auteurs comme Jean Pélegri et Jean-Claude Xuereb dont le droit de plume est authentiquement algérien. Un pays, trois langues, une littérature algérienne. Les anthologies, conçues séparément en chacune de ces langues ou les regroupant toutes, se relaient, se superposent, se complètent et convergent toutes vers une évidente unité : l’affirmation d’une Parole poétique pour une littérature nationale.



Photo Rénia Aouadène : Université de Montpellier, 2005, en compagnie de Hamid Nacer-Khodja qui soutenait sa Thèse sur Jean Sénac, sous la direction du Pr. Guy DUGAS



 Jugé téméraire au début de cette préface, le projet de Kaouah devient raisonnable de par son utilité novatrice. L’auteur actualise des anthologies depuis longtemps épuisées en rectifiant et en célébrant l’ancien et le nouveau. Lire les anciens auteurs avec un œil neuf et à la lumière de l’évolution silencieuse de la sensibilité poétique algérienne, contribuer à l’émergence dans la durée de nouveaux noms avec lesquels nous faisons connaissance, parfois pour la première fois, son ouvrage se veut guide suggestif. D’où filiations, situations et propositions de lectures invitant à une variabilité insoupçonnée de la poésie algérienne. Par l’ampleur des informations accumulées et partiellement vécues par l’auteur, le sens d’une synthèse claire sur un sujet qui l’est moins, le don d’aller à l’essentiel sans schématiser, Kaouah a réussi son devoir aussi légitime que solidaire.

H.N-K.





* DIWAN DU JASMIN MEURTRI : une anthologie de la poésie algérienne « de graphie française », CHIHAB EDITION, ALGER, 2016