jeudi 22 février 2018

Chronique des 2Rives

Chronique des 2Rives LE PARADOXE MALEK HADDAD


                      LE PARADOXE MALEK HADDAD





                


Y-a-t-il un cas Malek Haddad emblématique, 
pour ne pas dire paradoxal  ? Malek Haddad est-il mort doublement, physiquement et symboliquement, n’a-t-il aucune postérité littéraire ? Est-ce vrai qu’il a déposé définitivement son stylo avant son décès ? Ou bien plutôt, paradoxe des paradoxes, L’œuvre,  traduite en 14 langues,   de celui qui disait« Je suis le point final du roman qui commence », n’est-elle pas   en passe de connaître une nouvelle jeunesse ? Une raison supplémentaire, en tous cas,  pour renouer avec le destin d’une grande figure de la littérature algérienne.


  De son  vivant  Malek Haddad aura construit son propre mythe avec un art consommé du flou lyrique.  Le poète et romancier   a mis en scène  dans ses textes comme dans sa vie son drame intérieur.  Or, le  drame de la langue concernait la condition algérienne. Avant et après l’indépendance. Né le 5 juillet   1927 à Constantine, de père kabyle, Malek Haddad grandira dans un contexte historique lourd de confrontations et de décantations à l’échelle maghrébine et  planétaire. Il quitta  discrètement ce monde  à l’âge de 51 ans, le  2 juin 1978. Très tôt, il  s’engagea dans les rangs l’union de la jeunesse démocratique, avant le déclenchement de la guerre de libération nationale. Il a eu une longue pratique du journalisme, a collaboré, notamment, à l’hebdomadaire communiste  Liberté et au quotidien de gauche anticolonialiste  Alger Républicain.

                              

  Première œuvre, premiers tourments



Ses premiers poèmes parurent  dans les revues Liberté et Progrès à la fin des années quarante et seront repris dans Le malheur en danger (La Nef de Paris, 1956) .  Il publia plusieurs romans : La dernière impression (1958) ; Je t'offrirai une gazelle (1959) ; L'élève et la leçon (1960) et Le quai aux fleurs ne répond plus (1961), tous aux éditions Julliard. Ses œuvres romanesques reflètent avec une lucidité – qui le rapproche par endroits d’un Mouloud Mammeri (La colline oubliée) – les déchirements provoqués par la guerre, les tourments de l'engagement et les controverses entre les deux cultures.
Il  vécut en exil, notamment en France  dans un fraternel compagnonnage avec Kateb Yacine. Après avoir abandonné ses études de droit, il se fit avec ce dernier ouvrier agricole en Camargue et prit part à des missions du Front de Libération nationale (FLN).  Malek Haddad a été  durablement imprégné de la poésie de la Résistance française dont il a reconnu la dette : «  L'histoire ainsi comprise n'est jamais un règlement de comptes".
Dans la « biographie hétérodoxe » consacrée par  Benamar Médiene  à Kateb Yacine, ce dernier émet cette remarque : « Malek Haddad n’a pas compris ou n’a pas voulu comprendre qu’écrire en français n’est pas une damnation personnelle ». Il n’en demeure pas moins que Malek Haddad a voulu mettre un « point final » à sa déshérence  personnelle, et tirer une  sorte de sonnette d’alarme. En effet, le feuilleton de la confrontation entre l’arabe et le français, cinquante ans durant,  déchirera  l’Algérie - et dans une moindre mesure ses voisins maghrébins pour différentes raisons objectives spécifiques (2)  – et continue à a alimenter des épisodes récurrents  sur ce sujet.  Certains critiques prêtent à Malek Haddad l’invention du « roman-poème »  au Maghreb. Sa poésie nettement marquée par le sceau de l'engagement est portée par un lyrisme évoquant l’Aragon de la Résistance. D’ailleurs, on peut déceler dans l’un de ses romans le portait subtil du « grand écrivain ». À cette époque, Jean Sénac déclarait dans un essai   : « Poésie et Résistance apparaissent comme les tranchants d'une même lame où l'homme inlassablement affûte sa dignité ».  

                                                     Aphorismes désenchantés

 À relever  aussi cette confidence de Jean Sénac : « Malek Haddad m’a un jour dit que j’étais aussi algérien que le malheur de notre patrie commune. Je n’en ai gardé que le malheur » (4). À la différence de Kateb Yacine en son écriture sulfureuse, selon Nadia Grapotte, « Malek Haddad  apparaît comme un être extrêmement lucide, en même temps que généreux, tolérant et sensible. C'est avec simplicité et délicatesse qu'il exprime la pureté de ses sentiments et nous nous laissons bercer par la musicalité de ses phrases brèves et ses reprises d'images fleuries, tout orientales ; de multiples métaphores filées et des aphorismes désenchantés nous laissent une saveur nostalgique de paradis perdu" (5). Il n’empêche que l’un de ses romans fut interdit par le Gouverneur Général de « l’Algérie française » !



Plus que tout autre, Malek Haddad restait déchiré par le problème de la langue. Au lendemain de l'indépendance, il va se réfugier dans un silence qui aura  toute l'apparence d'un suicide littéraire…Faut-il rappeler que dans  son Portrait du colonisé (Buchet-Chastel, 1957), Albert Memmi annonçait déjà qu’à l’indépendance, l'essentiel de la littérature maghrébine serait en langue arabe, vouant ainsi sa dimension en langue française au dépérissement. Cette prédiction ne s'est pas accomplie avec la rapidité annoncée. Et la littérature maghrébine d’expression francophone a connu et connaît aujourd’hui une vitalité insoupçonnée.  Albert Memmi a lui même reconnu plus tard être allé trop vite en besogne. La question peut être posée : Une littérature écrite dans une langue étrangère peut-elle vraiment être nationale ? La langue française peut-elle exprimer littérairement la complexité des réalités algériennes ? Ces problématiques ont été et demeurent au centre des débats et des polémiques acerbes sur la place des langues. 
« Le malheur en danger », son premier recueil, est moins l'expression proclamée de la Révolution algérienne que son retentissement intérieur dans le poète. C'est une effusion de ses sentiments que nous donne à lire Malek Haddad : l'exil et ses tourments, l'image de la patrie lointaine et de la mère. Un premier recueil qui souffrirait  d'un manque d'unité, selon le jugement des auteurs du Diwan algérien* : "C'est exclusivement la forme très régulière, et la recherche de sonorités verbales qui guident le poète et lui suggèrent son poème" . 

                                                Et le drame se nouait

Dans son second recueil, Écoute et je t'appelle (Maspero, 1961), l'exaltation de la liberté prend toute sa mesure. L'enfance comme l'exil occupent dans l'œuvre de Malek Haddad une place primordiale. Mais si l'enfance est le lieu enfoui de l’innocence perdue, l'exil est lourd de dédoublement : "Chacun de mes poèmes / est écrit par un autre", dit-il. « Et le drame se nouait », comme l’écrit dans Le Polygone étoilé  son compagnon Kateb Yacine qui ne le voyait plus beaucoup dans les dernières années de sa vie : « une bifurcation idéologique nous a séparés après des années d’une amitié de granit. »  
La génération des Algériens des années cinquante, dès qu’elle eut droit à une scolarisation, a pu  fréquenter - dans des proportions réduites et sélectives-   l'école française. Il faut le souligner, elle s'y est nourrie souvent, paradoxalement   des valeurs de la Révolution française. Elle ne manquera pas de les retourner  dans ses revendications nationalistes à l’adresse du colonisateur. Et la littérature maghrébine d’expression française qui commencera à naître timidement  au tournant des années vingt constituera  une sorte de « cahiers de doléances », selon la formule d’Abdellatif Laâbi. Pour sa part, la  langue berbère avant comme après l’indépendance nationale eut un sort encore moins envié dans ses différentes expressions . Mais elle sut faire  preuve d’une résistance exemplaire dans la vie courante  grâce aux ombres gardiennes familiales et à la chaine  des "Guwalin" (les Diseurs) qui ont le don d'asefrou, comme l’écrit Jean El Mouhouv Amrouche dans ses Chants berbères de Kabylie (Charlot, Paris 1947).   
Faut-il rappeler que  la langue arabe fut interdite d'enseignement officiel  et devait sa pérennité – certes marginale – au système traditionnel de l’apprentissage coranique et à l’œuvre de réformateurs maghrébins émules d’une Nahda dont les prémices essaimaient en Orient  et dont les fruits pour partie avortèrent et tardèrent à fleurir  et  à s’épanouir au Maghreb, surtout en Algérie alors simple département de la Métropole.  

                                 Une langue pour le combat

Les caractéristiques nationales de la  littérature  algérienne et maghrébine de langue française  sont forgées par l'appartenance à un combat politique.   Dans le maniement de la langue française, les écrivains algériens apposent la marque de leur originalité culturelle. En retour, la langue française leur permet d'explorer des espaces ignorés ou bridés par la culture d'origine. Cette dernière dimension montrera sa pertinence après l'indépendance quand nombre d'idéologues considéreront que la page de la langue française devrait être définitivement tournée. Il n'en demeure pas moins que la question de la langue française a été vécue de façon dramatique par nombre d’écrivains algériens.
Par là-même se pose le problème de la réception de cette poésie par le public algérien. C’est donc  une aventure ambiguë, (Cheikh Hamidou Kane)  Entrer dans la langue hexagonale, c'est se "fourrer dans la gueule du loup", dira Kateb Yacine dans Le Polygone étoilé. Dans une page autobiographique, il décrit la décision paternelle de le mettre à l'école française :

"... Laisse l'arabe pour l'instant. Je ne veux pas que, comme moi, tu sois assis entre deux chaises. (...)La langue française domine. Il te faudra la dominer et laisser tout ce que nous t'avons inculqué dans ta plus tendre enfance. Mais une fois passé maître dans la langue française, tu pourras sans danger revenir avec nous à ton point de départ.
Tel était à peu près le discours paternel                                     
Y croyait-il lui même ? Ma mère soupirait ; et lorsque je me plongeais dans mes nouvelles études, que je faisais, seul, mes devoirs, je la voyais errer, ainsi qu'une âme en peine. Adieu notre théâtre intime et enfantin, adieu le quotidien complot ourdi contre mon père, pour répliquer, en vers, à ses pointes satiriques... Et le drame se nouait".

                    La parole et l’exil 

                                                                   


  Le drame vécu par Kateb Yacine peut être élargi à toute une génération qui se retrouve assise "entre deux chaises". De  ce déchirement, Malek Haddad,  donne l'illustration la plus aiguë : « Je proclame que ma solitude d'auteur s'accroît en fonction du nombre de mes lecteurs, de ce que j'appellerai mes faux lecteurs... Je ne puis leur offrir qu'un approchant de ma pensée réelle et de leur propre pensée... La langue française est aussi l'exil de mes lecteurs. Le silence n'est pas un suicide...’’   Pour Mouloud Mammeri, au contraire, la langue française l'exprime mieux qu'elle ne le traduit et elle constitue « une voie vers la modernité de l'Algérie.»
Entre ces deux attitudes, Kateb Yacine lança la fameuse formule : « la langue française est un “butin de guerre" des Algériens. » Et à ce titre, il n'y avait aucun complexe à l'employer. Une formule qui eut l'avantage de transcender  – momentanément –  la querelle politique, sans résoudre toutefois la question du lecteur algérien au sens le plus large et le plus populaire. Kateb Yacine, dans les années soixante-dix, y apportera sa  réponse en s'orientant vers la promotion d'un théâtre en arabe populaire, redonnant ainsi la parole aux obscurs, en premier lieu à la femme marginale et marginalisée  dans cette société patriarcale.

                            Les sources et la synthèse
                                    
C’est cette voix par médiation que Mohammed Dib faisait entendre déjà dans le creuset de la guerre de libération nationale ("Moi qui parle, Algérie)                                                                                                            

 Par--delà les montagnes, les mers, cette voix pouvait être entendue aussi au pays de Molière…Dans sa préface à Ombre gardienne de Mohammed Dib,  Aragon écrivait : "Cet homme d'un pays qui n'a rien à voir avec les arbres de ma fenêtre, les fleuves de mes quais, les pierres de nos cathédrales, parle avec les mots de Villon et de Péguy». Optimiste, Henri Kréa affirmait : "La crainte, la terreur obsidionale des francophones n'aura plus sa raison d'être dans une Algérie libre. Ceux-ci y ont leur place, car ils sont fils de la même terre que les arabophones. Et c'est ce caractère multinational qui est la source d'une synthèse nouvelle". D'une certaine manière, cette prédiction s'est réalisée, mais sans mettre fin aux clivages culturels qui revêtent aujourd'hui des formes d'affrontement idéologiques. Placée devant l'alternative de "se taire ou de dire", pour reprendre une image de Jean Sénac à propos de Kateb Yacine, une génération d'écrivains est entrée dans la langue française "un peu comme un terroriste". Cette entrée par effraction, loin de conduire à une dissolution dans la culture dominante, permet une affirmation paradoxale de l'identité nationale aux multiples entrées.    
Y-a-t-il un cas Malek Haddad emblématique, pour ne pas dire pathologique ? Malek Haddad est-il mort doublement, physiquement et symboliquement, n’a-t-il aucune postérité littéraire ? Est-ce vrai qu’il a déposé définitivement son stylo avant son décès ? Ou bien plutôt, paradoxe des paradoxes, Malek Haddad demeure un poète, un romancier, un essayiste on ne peut plus actuel et incontournable. Incontournable parce qu’il nous a laissé une œuvre de qualité, exigeante et courageuse, de « graphie française » comme disait Jean Sénac. « Je suis le point final du roman qui commence », déclarait-il.  Alors, n’a-t-on pas tout simplement  tronqué la pensée de Malek Haddad ?



  Abdelmadjid KAOUAH 

REPORTERS.Dz 14/02/2018
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  Kateb Yacine : le cœur entre les dents   (Robert Laffont, 2006)
 Le malheur en danger a été édité  avec des illustrations du peintre algérien M’Hamed d’Issiakhem, (Julliard, 1956), réédité chez Bouchène, (Alger, 1988)
Le soleil sous les armes   (Subervie, 1957)
  Kateb Yacine le cœur entre les dents, de Benamar Mediene, préface de Gilles Perrault, (Robert Laffont, 2006).
  Ecrivains francophones du Maghreb, sous la direction d'Albert Memmi (Seghers, 1985)
Revue  Confluent, n° 47 (Rabat, 1965)

lundi 30 octobre 2017

Chronique des 2Rives Poésie : le plus beau surnom de la vie



Chronique des 2Rives
Par Abdelmadjid KAOUAH
                                                        
                                           Poésie : le plus beau surnom de la vie

           Les dernières révélations sur les véritables causes du décès de Pablo Neruda en 1973, à la suite du coup d’État du général Pinochet contre le président Salvador Allende et le gouvernement légal d’Unité populaire, confortent les doutes émis par sa famille y a une quarantaine d’années. Selon des experts médicaux internationaux, Pablo Neruda n’a pas succombé au cancer mais aurait  été empoisonné. Opposant à Pinochet, il devait rejoindre le Mexique pour prendre la tête de l’opposition chilienne. Au-delà de ces révélations  qui conduiront à une réécriture du récit historique jusqu’à là impose, c’est toute la place et le  pouvoir du poète dans l’histoire qui revient au premier plan. Pablo Neruda, poète a été fait Prix Nobel de littérature en 1971. Il était à la tête d’une œuvre poétique  militante monumentale dont laquelle se distingue : "El Canto General", ‘’Chant général’’.Il clamait : ‘’Je ne suis qu'un poète/ Je ne suis rien venu résoudre/ Je suis venu ici chanter’’. Et ses chants étaient des armes .De son vivant et d’outre-tombe.












Rainer Maria Rilke:  " pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d'hommes et de choses... Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des pays inconnus, à des départs que l'on voyait depuis longtemps approcher, à des jours d'enfance dont le mystère ne s'est pas encore éclairci, à des mers, à des nuits de voyage... Et il ne suffit même pas d'avoir des souvenirs, il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d'attendre qu'ils reviennent »

Aujourd’hui, il est un fait, la poésie si elle reste sortable demeure guère vendable…Ainsi va la vie pour la poésie.  Et cela vaut dans tous les recoins du monde. A titre d’exemple, dans le pays, où a été conçu le printemps des poètes, selon « Livres Hebdo » d’il y a quelque temps, en France, seulement 1% du lectorat lit de la poésie. Avec le théâtre, ces genres ne représentent que 0,2 à 0,4% du marché du livre. Il semblerait que les anthologies de poésie arrachent davantage d’audience. Chez nous le tableau, en dépit de quelques percées méritoires, relève de l’anémie éditoriale. Combien de recueils seront au rendez de la nouvelle édition du Sila ? Et combien même quelques hirondelles perceraient  les nuages noirs, elles n’annonceront pas pour autant,  hélas, un vrai printemps de la poésie.                   
 Pourtant la diversité linguistique nationale autorise un potentiel expressif impressionnant, pour peu qu’elle trouve les truchements nécessaires à son avènement littéraire. Il reste que la poésie n’est pas seulement affaire de mots. C’est avant tout une attitude, une représentation du monde. A ceux et celles qui s’interrogent sur l’utilité de la poésie, on pourrait répliquer par quelques citations des poètes eux-mêmes et de leur perplexité : "Je sais que la poésie est indispensable, mais je ne sais pas à quoi" , avouait Jean Cocteau. 


Jacques Prévert lui n’y va pas trente-six chemins :   
 « La poésie c'est le plus vrai, le plus utile surnom de la vie".   




















Rainer Maria Rilke confessait  que " pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d'hommes et de choses... Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des pays inconnus, à des départs que l'on voyait depuis longtemps approcher, à des jours d'enfance dont le mystère ne s'est pas encore éclairci, à des mers, à des nuits de voyage... Et il ne suffit même pas d'avoir des souvenirs, il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d'attendre qu'ils reviennent ».  Pour Julio Cortazar : «Aucun poète ne tue les autres poètes, il les range simplement d'une autre façon dans la bibliothèque vacillante de la sensibilité».

Arthur Rimbaud l’homme aux semelles de vent, Rimbaud a prédisait   que « La poésie ne rythmera plus l’action. Elle sera en avant ». Rappelons que le   jeune Rimbaud, en  1869 lors d’un  concours général de vers latins a rendu hommage à la figure de  Jugurtha  dans 75 vers prémonitoires.
.A certains  moments historiques, la  prédiction rimbaldienne s’est vérifiée.   Il est vrai que le travail de la poésie est dans la langue et par la langue… Il suffit de penser aux           « Châtiments » de Victor Hugo, au poème Liberté de Paul Eluard au temps de l’Occupation allemande de la France, à « Incitation au nixonicide et éloge de la révolution chilienne » de Pablo Neruda écrit quelques jours avant le coup d’Etat de Pinochet et la disparition du poète. Neruda avait écrit : « Je n’ai pas d’autre issue : contre les ennemis de mon peuple, ma chanson est offensive et dure comme la pierre araucane. Cette fonction peut-être éphémère. Mais je l’assume. Et j’ai recours aux armes les plus anciennes de la poésie, au chant et au pamphlet dont se servirent classiques et romantiques pour détruire l’ennemi ». 



Djamel Amrani, le marathonien de la poésie algérienne,  qui fut   arrêté, torturé et incarcéré par l'armée coloniale en 1957 signa en 1960 aux Éditions de Minuit, « Le Témoin » où il raconte sa descente en enfer. Et En exil, il rencontra Pablo Neruda. Plus tard en Algérie indépendante, en 2004, il recevra l reçoit la médaille-Pablo Neruda, haute distinction internationale de la poésie. Et quelle parole que celle de cet  athlète du verbe anticolonialiste
Aimé Césaire qui   forgera ses "armes miraculeuses" en rupture avec la " poésie de décalcomanie : " Et l'on nous marquait au fer rouge et nous dormions dans nos excréments et on nous vendait sur les places et l'aune de drap anglais et la viande salée d'Irlande coûtaient moins chers que nous’’. … Sans oublier chez nous « Nedjma » de Kateb Yacine. Ou pour les Palestiniens :
« Awrâq al-Zaytûn » (Rameaux d’olivier) de Mahmoud Darwich. 



La poésie algérienne   a été une parole de l'opprimé. Si à un certain moment de l’histoire, elle a emprunté sa langue au colonisateur, elle s'est voulu avant tout le ferment d'une identité. A l'époque du combat pour la décolonisation, elle s'adressait surtout à l'Autre.  Sommée par l'histoire, elle a entretenu des liens étroits avec les évènements marquants du processus anti-colonialiste  qui  nourrira ses inspirations diverses jusqu’à l’avènement de  l’indépendance nationale. Dans ce vaste mouvement d’émancipation nationale, on aurait tort de penser que la création littéraire fut un  monopole masculin, bien que par le fait de l’histoire (faible scolarisation, encore plus restreinte  pour les filles), il y eut davantage d’écrivains connus et reconnus. Mais ces « Ombres gardiennes » pour reprendre l’expression de Mohamed Dib   à propos de la place de la femme algérienne dans le combat libérateur n’ont pas manqué sur le front littéraire : Assia Djebar dont recueil : « Poèmes pour l’Algérie heureuse » a fait date .


Anna Gréki née  dans les Aurès. D'origine française, elle s'est profondément investie dans le combat algérien et a connu les prisons coloniales. Ses poèmes brillent par leur sincérité et leur accent autobiographiques. Sa passion politique va de pair avec la passion amoureuse. Dans son premier recueil « Algérie, capitale Alger, »(préfacé par Mostefa Lacheraf, et traduit par le poète tunisien Salah Garmadi), ces deux thèmes constituent, avec l'évocation des paysages de son enfance, les ressorts de son inspiration lyrique. Sa parole fondée sur "une lucide connaissance du mal" est porteuse d'un énergique optimisme qu'elle clame dans des vers. Elle laisse un recueil posthume « Temps forts » où l'on découvre de nombreux poèmes qui traduisent le désenchantement et la déception au spectacle de l'arrivisme et des pratiques  sociaux aux antipodes des idéaux du combat algérien.  


 Dans la préface à  « La grotte éclatée » de Yamina Mechakra., Kateb Yacine, écrivait :

 «A l'heure actuelle, dans notre pays, une femme qui écrit vaut son pesant de poudre.», et d’ajouter : « « ce n’est pas un roman, et c’est beaucoup mieux : un long poème en prose qui peut se lire comme un roman ». Myriam Ben, militante dès son plus jeune âge, elle fut de tous les combats du peuple algérien, condamnée à 20 ans de travaux forcés pour sa participation à la guerre de libération, auteure  de ‘’Sur le chemin de nos pas » …
Ainsi dans certaines circonstances historiques, le devoir du poète est de se prononcer et de dénoncer l’injustice et ses horreurs.    Mais ce n’est pas là la vocation exclusive de la poésie.
 


Question désarmante : « Que cherchez-vous à dire dans vos poèmes ? ». On peut se réfugier  derrière un grand poète, Paul Valéry « Si l’on s’inquiète de ce que j’ai « voulu dire », dans tel poème, je réponds que je n’ai pas voulu dire, mais voulu faire, et que ce fut l’intention de faire qui voulu ce que j’ai dit… »… La poésie, c’est la capacité à dire métaphoriquement  le monde, à transcender le quotidien et ses liens, nous ouvrir  à la force de l’imaginaire. 



Et partant, nous assurer de  la promesse des rivages fraternels. Abdellatif Laâbi, poète au long cours, réaffirmait récemment : La poésie est tout ce qui reste à l'homme pour proclamer sa dignité”.  

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Chronique parue le 26 10 2017 dans le quotidien national algérien : REPORTERS