dimanche 29 janvier 2017

ANGEL Entretien avec le cinéaste Stéphane FERNANDEZ



                                   
 Stéphane FERNANDEZ :






‘’ Le réel est déjà tellement incroyable et passionnant à documenter ! ‘’


Stéphane Fernandez, français, catalan, est petit-fils d’exilés espagnols. La guerre d’Espagne est la toile de fond de son film documentaire, Angel. L a guerre   fait partie de son héritage familial, souligne-t-il. Les histoires  de cette guerre, il les a écoutées chez les amis de   sa grand-mère, trop tôt disparue comme son grand-père, exilé républicain en France. .. D’ailleurs son père Domingo, y tient un rôle.  Ce dernier  s’était mis à interviewer des anciens de la guerre d’Espagne. La graine était semée. Mais avant de réaliser des documentaires Stéphane Fernandez  a mené une carrière journalistique qui l’a mené en Amérique latine, des guérillas de Colombie à la Bolivie indienne, en passant par le Pérou des producteurs de café et le Brésil des forums sociaux. Il a connu l’Afrique et ses collines sanglantes au Rwanda, les combats dans l’Est du Congo ainsi que les famines au Sahel.         
 En France, il s’est intéressé aux laissés pour compte sans logis, les sans-papiers. C’est donc en homme d’expérience qu’il a entamé la réalisation de son film, Angel éponyme de son personnage central. On peut dire que Stéphane Fernandez a réalisé là un film documentaire exemplaire, à la fois rigoureux, sans pathos, mais d’une grande humanité. Et il faut le souligner, aux côtés du personnage incarné par son père qui joue en quelque sorte l’éclaireur, il a été servi par un formidable acteur –amateur- qui crève l’écran. Tout cela dans une forme, un genre plutôt,  revisité  avec subtilité et inventivité : le road-movie, un genre typiquement  américain auquel Stéphane Fernandez imprime, de Barcelone à Toulouse, en faisant le détour par les camps de concentration d’Argelès-sur-mer, la Dordogne et Lyon, son empreinte. Une enquête, quête portée par une BOF, vraiment originale.
En ce mois de novembre, Angel, fait partie d’une sélection de films documentaires  mis en lumière  par l’Association de cinémas Art et essai de Toulouse, ponctuées de rencontres et de débats.  Le film est passé auparavant dans la section Politique et société  de la dernière édition de Cinespanà, (vingt et unième du nom) en présence d’un public de scolaires. Un débat passionnant s’en est suivi avec les protagonistes du film, Fernandez père, Fernandez   fils et Angel l’unique ! Une projection d’un tel film à Alger ne serait pas superfétatoire. Bien au contraire, une belle leçon de cinéma humaniste qui parle aux Algériens de choses qui ne leur sont inconnues. 
A.K.
Reporters :Au  départ, vous avez entamé  une carrière journalistique. Une démarche assez  atypique ,  aujourd’hui on doit sortir d’une école de cinéma pour faire des films ?

Stéphane FERNANDEZ : J'ai commencé à travailler comme journaliste au sein d'une toute petite rédaction d'une revue d'une ONG. Là, j'ai rencontré des gens passionnés qui avaient les yeux grands ouverts sur le monde. C'est sans doute la meilleure école. Faire des films n'était pas dans mes objectifs de l'époque. Par contre, enfant des années 70 et de la télé, j'avais conscience de la force des images. C'est en regardant en direct le mur de Berlin s'effondrer ou la révolution roumaine et la chute de Ceausescu que s'est forgée en moi l'envie de raconter les événements du monde, qu'ils se déroulent à l'autre bout de la planète ou devant notre porte. Sans doute qu'il est plus facile de faire des films quand on sort d'une école de cinéma : on a passé du temps à regarder, à analyser, à décortiquer le cinéma des autres, à se construire son univers, à peaufiner son écriture. Pour ma part, mon parcours professionnel est quelque peu atypique. Il est le fruit de rencontres avec quelques personnes déterminantes qui m'ont permis d'aller explorer des formes d'écriture différentes, notamment l'écriture cinématographique que je découvre petit à petit. Sans professeur donc et "sur le tas" comme on dit. C'est encore possible.


Reporters : Quel bénéfice, quel enseignement avez-vous tiré de vos  «  travaux »  journalistiques à travers le monde ?

Stéphane FERNANDEZ :Je ne sais pas si ce sont des "bénéfices". C'est plutôt une manière d'être au monde, d'avoir les sens en éveil, de se laisser émouvoir par une rencontre, un paysage, une histoire. Il n'est pas besoin d'aller au bout de la planète pour explorer le monde et ses problèmes. Le monde, l'aventure commence à notre porte. Encore une fois, il s'agit d'avoir les yeux ouverts sur les misères de l'époque, de s'en saisir et de les raconter. Avec ses mots, son regard, sa subjectivité, sa sensibilité. Les différents reportages journalistiques que j'ai pu faire ont surtout valu par la richesse des rencontres.

Reporters : Autre singularité : Vous êtes petit-fils de républicains catalans. Votre père Domingo est né en exil, vous  -même. Vous sentez-vous pleinement français en même temps fidèle à vos racines ?

Stéphane FERNANDEZ : Je suis, pour partie en effet, issu de cet exil espagnol après la victoire des troupes franquistes. Mon père est né en France. Du côté de ma mère, les racines sont principalement françaises entre le sud-ouest et l'Alsace d'où vient une partie de sa famille après la perte de l'Alsace-Lorraine en 1870. Un exil déjà... L'identité que nous trimballons chacun à notre manière a toujours été pour moi quelque chose de difficile à définir. Mes racines sont multiples et je les revendique toutes et donc au-delà de me sentir français ou espagnol ou catalan, je me suis souvent senti autant concerné par ce qui se passait au bout du monde que dans mon pays et par les différents exils qui ont constitué la France : espagnols bien sûr, mais aussi italiens, polonais, maghrébins, asiatiques... Donc, pour essayer de répondre à votre question, je me sens profondément français mais un français métissé, un peu "métèque et juif errant", un peu même "pâtre grec" pour reprendre l'expression d'un troubadour des temps modernes.


Reporters : La guerre d’Espagne est-elle toujours d’actualité. 80 ans après, à quoi peut servir ce qui fut considéré comme la préface de la deuxième mondiale ?Le cinéma est-il le moyen le plus approprié pour comprendre la complexité de ce drame ?

Stéphane FERNANDEZ : Je pense qu'il faut distinguer plusieurs choses. Tout d'abord il y a le coup d'Etat franquiste de juillet 1936. Ce n'est alors pas une guerre. Seulement des militaires qui organisent un coup d'Etat contre un gouvernement légitimement élu et qui pensent qu'ils vont prendre le pouvoir en quelques jours. Mais le peuple se mobilise, s'arme et défend la République, et certains en profitent pour lancer des expériences révolutionnaires. La guerre s'installe alors dans la durée. Les Italiens et les Allemands qui appuient Franco  s'en servent en effet comme terrain d'entraînement et d'expérimentation. D'une certaine manière, les tensions qui traversaient alors la société espagnole sont toujours présentes aujourd'hui. L'époque a certes changé mais la concentration du pouvoir, de l'argent, du patrimoine dans les mains d'une minorité toujours plus riche et plus avide reste cruellement actuelle. A cela s'ajoute les tensions sur le pays et sa structure même. La monarchie que la transition dite démocratique a remise au pouvoir après la mort de Franco est discréditée (corruption etc.) et de plus en plus contestée par certains secteurs de la société. Dans le même temps, se pose encore et toujours la question des autonomies basque, catalane, galicienne, et de la mise en place d'un État "pluri-national". Ceux qui sont arc-boutés sur une vision d'une Espagne, une, indivisible et éternelle sont les héritiers des franquistes qui criaient "España, une, España grande, España libre"! Au fond, les deux Espagnes sont toujours face à face et assez irréconciliables semble-t-il. La question de la gestion de la mémoire historique et des exhumations des milliers de fosses communes dans lesquelles ont été jetés les opposants aux troupes franquistes reste aussi un sujet de tension entre ceux qui voudraient tourner la page et ceux qui exigent que cette mémoire soit reconnue. Le cinéma, que cela soit par le biais de la fiction ou par le documentaire, s'est largement emparé de cette page d'histoire dès le début. La guerre elle-même a été l'occasion de production cinématographique à usage de propagande. Aujourd'hui les derniers témoins de cet épisode tragique de l'Histoire européenne du XXe siècle disparaissent peu à peu, et peut-être les écoute-t-on avec plus d'attention. Mais la littérature, la poésie, les arts graphiques, les sciences humaines et sociales ont aussi permis de mieux saisir ce qui s'est joué en Espagne en 1936.

Reporters : Alors qu’aujourd’hui, la mode est au « docu-fiction », votre film reste dans une narration classique mais il emprunte au genre « road -movie » ? Comment s’est fixé votre choix sur ce mode de représentation filmique ?


Stéphane FERNANDEZ : Lors de mes premières rencontres avec Angel, j'avais réalisé un entretien assez classique dans lequel il raconte sa vie. Mais je ne voyais pas comment faire un film de ce témoignage si je le laissais assis face à la caméra dans son salon. J'avais la chance d'avoir un personnage encore en forme malgré son âge. Je lui ai donc proposé de retourner sur les lieux les plus importants de sa vie.

Reporters :Angel est à la fois le titre du film et le nom du personnage, narrateur principal. Un vieil homme de 86 ans qui crève l’écran et la parole ! Comment êtes-vous tombé sur ce « phénomène » ?

Stéphane FERNANDEZ : J'ai rencontré Angel par le biais de mon père. Depuis quelques années mon père s'est mis à faire des entretiens d'exilés espagnols. Un jour, alors que je terminais le montage de mon film précédent, il m'a laissé un disque dur avec une dizaine de ces entretiens. Je ne les ai pas regardé tout de suite mais quand j'ai pris le temps de me pencher sur ce matériel je suis resté ébahi par le parcours d'Angel. Le fait qu'il soit passé seul en Frane à 10 ans avec la responsabilité de sa soeur et de son petit frère de 6 et 4 ans, la force de son témoignage, sa mémoire claire, les mille détails qu'ils donnaient...Et puis, à l'époque, ma plus jeune fille avait 10 ans. Comme Angel quand il a pris seul le chemin de l'exil. 


Reporters : Dans sa plongée dans le passé,  vous le faites accompagner par votre propre père ? Est-ce parce qu’il a beaucoup travaillé sur la mémoire ? Ou  pour restituer aussi une partie de votre drame familial ?

Stéphane FERNANDEZ :À partir du moment où mon choix de revenir sur les lieux importants de sa vie était acté, il me fallait trouver un compagnon de voyage, pour respecter les codes du "road-movie". Quand nous étions tous les trois ensemble Angel, mon père et moi, je me rendais compte du lien qui les unissait. Angel parlait à mon père. Il m'a donc paru naturel de lui demander de l'accompagner dans ce voyage. Bien sûr, le fait que mon père ait lui aussi perdu un de ses parents à 10 ans, comme Angel, les réunissait et rendait ce "couple de voyage" crédible.


Reporters : Au cours du récit, vous faites appel à des animations  qui s’appuient sur  les propres dessins d’Angel. Dans quel but ?

Stéphane FERNANDEZ : Angel a vécu la guerre d'Espagne et l'exil comme un enfant. Avec ses peurs d'enfants, ses fantasmes d'enfants... Bien sûr, très vite, à cause des événements il s'est retrouvé en position d'adulte devant faire face et protéger son frère et sa sœur. Par moment l'histoire d'Angel est très sombre, tellement sombre qu'il songe à mettre un terme à ses jours quand il a à peine 8 ou 9 ans. C'est un des moments que je trouve les plus terribles dans le film et dans son histoire. En même temps, Angel m'a dit un jour qu'il parle avec sa mère. Tous les jours. Elle a été "une petite lumière" comme il dit qui l'a sauvé bien des fois. Les quelques séquences d'animation se sont imposées pour permettre d'essayer d'aller toucher cela, ce monde entre le rêve, les cauchemars, les peurs enfantines, le monde imaginaire, à part d'Angel. Quelques uns des dessins qu'il a faits pour ses petits enfants ont en effet inspiré les séquences.

Entretien réalisé  par Abdelmadjid KAOUAH

lundi 9 janvier 2017

PREFACE POSTHUME DE HAMID NACER-KHODJA A DIWAN DU JASMIN MEURTRI




                                    ‘’Une radioscopie à la fois ombrageuse et solaire ‘’
  

Par HAMID NACER-KHODJA





                                                   

C’est un pari audacieux que d’élaborer une nouvelle anthologie de la poésie algérienne d’expression française alors que celle-ci est Somme, Parcours, Vertige. On connaît les limites et contraintes inévitables d’une telle entreprise : les critères de choix, l’absence de tel auteur, la place accordée à tel autre, la subordination à telle logique éditoriale, tout cela contribuant – avec les manuels scolaires et les programmes universitaires – à une formation forcément biaisée du lecteur qui, lorsqu’il lui arrive de s’identifier à un poète, ne (re) connaît que des « morceaux choisis » – quintessence même d’une anthologie (anthos = fleur), un florilège rejoignant le « diwân de jasmin » proposé ici. D’emblée, Abdelmadjid Kaouah explique que maître d’œuvre autonome (une anthologie est toujours une œuvre personnelle et de parti pris), il n’ambitionne pas d’arpenter la totalité du territoire de la poésie algérienne, de surcroît d’une grande fécondité puisque des recueils se suivent avec constance et régularité, avec parfois des noms vite confirmés par une critique de plus en plus rare. S’il n’ y a pas d’anthologie idéale, assure-t-il en liminaire, qui mieux qu’un poète – chercheur par excellence en poésie – peut écrire sur les poètes eux-mêmes ?


 Poète, Kaouah l’est doublement : il est l’auteur de plusieurs recueils et articles incitatifs sur la poésie, un genre méconnu de la littérature algérienne du fait des avatars et impératifs de l’édition comme des préjugés ou de l’inattention du public. Aussi, essaie-t-il de prôner un idéal, celui de faire connaître à son tour les poètes algériens, leurs vies et leurs œuvres. Ce faisant, il se réfère aux travaux de ses illustres prédécesseurs, de Jean Sénac  (1926-1973) à Tahar Djaout (1954-1993) en passant par Jamel Eddine Bencheikh (1930-2005), tous poètes qui, pour les besoins de leur temps, ont établi de libres bilans devenus aujourd’hui balises pour la postérité autant que repères éclairants. L’originalité de Kaouah est de rassembler, sans pécher par omission ni prétendre à l’exhaustivité, « toute » la poésie algérienne où se côtoient morts et vivants, valeurs sûres et créateurs ignorés, des années 1930 à nos jours, soit tout juste une vie d’homme. L’anthologiste propose donc de lire « la » poésie algérienne en restituant dans une longue introduction son jeune passé qui coïncide avec l’Histoire du pays. A travers l’enchaînement de ses métamorphoses thématiques, la poésie a véhiculé en miroir les grandes étapes de l’Algérie. Le poète s’est érigé successivement en porte-parole de l’asservissement et de l’insurrection d’un peuple dans le contexte colonial, en partisan de l’espérance post-indépendante se défaisant de la rhétorique du réalisme socialiste, en redresseur de torts au regard des perversions de l’homme nouveau dans la jeune république, en perturbateur du discours dominant autant qu’en annonciateur de vérités à venir, enfin en justicier désarmé condamnant sans appel l’innommable infamie intégriste. Mais la poésie algérienne, témoin et conscience de la nation, n’est pas que circonstancielle et évènementielle. A proximité de chantres engagés ou non dans l’action, inféodés ou non à une idéologie, vivent des poètes du dedans aux idées et registres différents. 


D’errances oniriques en itinéraires personnels, entre sourdes confidences et moi hypertrophiés, avec une évidente clarté ou une grâce abstraite, ces auteurs inquiets ou sereins réalisent une radioscopie à la fois ombrageuse et solaire de l’Algérien. Journal de bord d’une patrie en mouvement, journal intime d’une identité d’homme, telle est la dualité porteuse de la poésie algérienne. Kaouah souligne ensuite que la poésie algérienne de graphie française n’est pas à cloisonner dans son particularisme, lequel a suscité nombre de thèses et d’exégèses, d’analyses savantes et de bavardages interprétatifs. Elle est mise en relation – trop brièvement, hélas ! – avec ses sœurs jumelles d’expression arabe et amazighe. 



L’auteur présente quelques clés qui leur sont communes : coïncidence de facteurs historiques, affinités dans les intentions politiques et les remises en question de la réalité collective, similitudes de destins individuels, obstacles partagés entre éditeurs et publics lecteurs ou auditeurs. Quant aux lancinantes questions sur la langue d’écriture, largement abordées, elles aboutissent fatalement à définir une « nationalité littéraire » si chère à Malek Haddad. On sait que celle-ci n’a aucune accointance avec la froideur juridique qui ne l’emprisonne plus. Ni droit du sol ni droit du sang, Kaouah plaide pour une approche plus généreuse de l’algérianité poétique en intégrant des poètes binationaux et des auteurs comme Jean Pélegri et Jean-Claude Xuereb dont le droit de plume est authentiquement algérien. Un pays, trois langues, une littérature algérienne. Les anthologies, conçues séparément en chacune de ces langues ou les regroupant toutes, se relaient, se superposent, se complètent et convergent toutes vers une évidente unité : l’affirmation d’une Parole poétique pour une littérature nationale.



Photo Rénia Aouadène : Université de Montpellier, 2005, en compagnie de Hamid Nacer-Khodja qui soutenait sa Thèse sur Jean Sénac, sous la direction du Pr. Guy DUGAS



 Jugé téméraire au début de cette préface, le projet de Kaouah devient raisonnable de par son utilité novatrice. L’auteur actualise des anthologies depuis longtemps épuisées en rectifiant et en célébrant l’ancien et le nouveau. Lire les anciens auteurs avec un œil neuf et à la lumière de l’évolution silencieuse de la sensibilité poétique algérienne, contribuer à l’émergence dans la durée de nouveaux noms avec lesquels nous faisons connaissance, parfois pour la première fois, son ouvrage se veut guide suggestif. D’où filiations, situations et propositions de lectures invitant à une variabilité insoupçonnée de la poésie algérienne. Par l’ampleur des informations accumulées et partiellement vécues par l’auteur, le sens d’une synthèse claire sur un sujet qui l’est moins, le don d’aller à l’essentiel sans schématiser, Kaouah a réussi son devoir aussi légitime que solidaire.

H.N-K.





* DIWAN DU JASMIN MEURTRI : une anthologie de la poésie algérienne « de graphie française », CHIHAB EDITION, ALGER, 2016

vendredi 30 septembre 2016

HAMID NACER-KHODJA APRES LA MAIN







ADIEU A HAMID NACER-KHODJA 




A la suite du décès subit de notre confrère, Abdelhak Bouattoura , Arezki Metref  ,  commentait, attristé,  la nouvelle par cette formule du poète  Robert Desnos "Le crépuscule tombe sur notre génération". On ne peut plus juste. Les poètes comme les journalistes disparaissent, souvent dans la plus complète discrétion.
Ce  matin, notre amie commune,  Odile Teste, qui suivait avec abnégation l’évolution de l’état de santé de Hamid Nacer-Khodja , m’informe qu’il nous a quittés vendre di soir, 23h30, à l’hôpital de Djelfa où il avait été à nouveau hospitalisé en cardiologie réanimation jeudi en fin d'après midi. «  Il m'a appelée hier à 13h37, il semblait mieux, apaisé,  l'arythmie était sous contrôle. Je  n'avais pas compris qu'il me (nous) disait adieu », écrit Odile Teste. En fait, Hamid faisait  stoïquement ses adieux car il semble qu’il a pu donner d’autres coups de fil à des amis. Hamid Nacer-Khodja avait été préalablement hospitalisé à l’hôpital de Hassi-Bahbah dans l’après-midi  du 9 septembre   pour tenter 'enrayer la sévère anémie qui l'accablait ... D’après O.Teste il positivait,…Mais la maladie fut plus forte. A leurs amis, la nouvelle parvient comme la foudre. Voici que notre frère , l’universitaire, l’essayiste, l’écrivain, le poète, et l’homme le plus affable que l’on puisse connaître par les temps qui courent, Ses travaux sur la littérature et la poésie, sur Jean  Sénac (auquel il avait consacré une Thèse de Doctorat et ,notamment, un remarquable essai sur  sa relation à Camus, « Albert Camus –Jean Sénac ou le fils rebelle( Préface de Guy Dugas)), et, à tant d’autres  romanciers et poètes  dont la destinée fut liée à L’Algérie et au Maghreb, font date. 
Il signa la postface substantielle des Œuvres poétiques de Jean Sénac, rassemblant l’ensemble de ses quinze recueils poétiques  , (Actes/Sud, 1999, préface de René de Ceccaty) ), ouvrage aujourd’hui épuisé, [Rassemble l'ensemble des recueils publiés, soit quinze titres].Dans les colonnes de la presse, Hamid Nacer-Khodja donna de pénétrantes chroniques littéraires . Et le magazine littéraire algérien,  L’Ivrescq , lui doit tant de dossiers  de qualité, réalisés par une volonté qui forçait l’admiration. Généreux , il donnait de son temps, de sa santé et de modestes revenus, ne craignant de prendre à ses frais  le taxi  de Djelfa à Alger pour assurer le suivi d’une article, la parution d’une préface généreusement dédiée. Né à Lakhdharia, ex- Palestro, il vécut et mourut dans le Pays profond, sur les Hauts-Plateaux ,à Djelfa,  en symbiose avec les petites gens, le petit peuple , dans  des exigences éthiques qui n’étaient plus de mode pour beaucoup ... Dans une vie antérieure,  il fut des premières promotions de l’ENA, où il côtoya de futurs ministres , voire des Premiers ministres de la République. Un temps, sous-préfet aux champs, il détela, désenchanté  sous les coups de l’envie  et  des chausse- trappes bureaucratiques , préférant la traversée du désert au miroir aux alouettes… 
Celui qui consacra l’essentiel de ses efforts aux vers des autres négligea ou plutôt sacrifia,  les siens. Hamid Nacer-Khodja ne  publiera que de rares poèmes en revues et dans des anthologies au gré du temps et de la providence poétique. Pourtant  poète    révélé à 17 ans par Jean Sénac qui annonçait en 1971 son recueil, Après La main . Recueil qui ne paraîtra qu’en 2015  dans une originale  publication à deux voix, en bonne compagnie de « Bouche à oreille » de notre ami Marc Bonan. Et ce grâce aux bons soins des éditions Lazhari-Labter…
Durant bien des années, Dans sa course contre la maladie et la mort, H.Nacer-Khodja ,  nous a laissé « Jumeau », un ultime et  grave récit plein d’accents autobiographiques où se mêlent   humour, dérision et introspection sur fond de  discours social critique. Un récit( paru chez Marsa Editions, 2012) où plane l'ombre tutélaire de Jean Sénac, le « maître constant » . 

L’interrogation   « Que peut la parole » ? Cette interrogation était au cœur de son existence.
Hamid Nacer -Khodja rejoint  la farandole ses frères poètes disparus dont les paroles continueront d’habiter les vivants.
Paix à son âme. Allah Yarhmou. Que la terre lui soit légère.

Abdelmadjid KAOUAH
Carbonne, le 16 septembre 2016

*Texte publié dans le quotidien national Le Soir d’Algérie 18/09/2016



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HAMID NACER-KHODJA   
Poète du dedans 


         C’est un  brillant chercheur universitaire, un essayiste talentueux que  vient de perdre   l’Algérie. Hamid Nacer-Khodja était  loin d’être un académicien compassé. Bien au contraire, dans ce monde universitaire, il pouvait paraître  parfois ‘’décalé’’.  Naturel et sans prétention. L’émotion suscitée par son décès a traversé la Méditerranée. Hommages et reconnaissance affluent pour lui reconnaître le statut de passeur de cultures vivifiant.  A l’exemple de  « Ce que nous nous devons à Hamid Nacer-Khodja », texte émouvant du Professeur Guy Dugas, son ancien  directeur de recherche pour sa Thèse d’Etat sur Jean Sénac.
Mais- au-delà des enceintes universitaires dont il fit ces vingt dernières années le théâtre de son esprit créatif - sans s’enfermer dans une tour d’ivoire- il faut sans doute revenir au point de départ de son aventure humaine. A savoir la poésie. Car poète il le fut dès 17 ans, comme un clin d’œil du destin à Rimbaud. Un poète devenu rare, au fil du temps et des avanies de l’édition de la poésie en Algérie. Et dire que Jean Sénac annonçait en 1971 son recueil  Après la main en 1971 ! Or, il faudra attendre 2015 pour qu’il  puisse sortir  enfin des limbes. Et ce, dans une publication à deux voix en compagnie  de son   ami Marc Bonan ( aux éditions Lazhari-Labter). Il était temps, avant le terme de son destin sur terre. En fait, non seulement Hamid Nacer-Khodja  était devenu un poète rare, il n’évoquait sa poésie qu’exceptionnellement. Comme si pudiquement, il voulait  tourner la page sur ses écrits de jeunesse. Dans le secret de son intimité, des gerbes de vers doivent attendre le lecteur . Car la vraie  passion de Nacer-Khodja est demeurée la poésie. Pour preuve, l’essentiel de son travail  universitaire et éditorial a concerné des poètes. En premier lieu, bien entendu, Jean Sénac. Hamid Nacer-Khodja a fait partie de cette génération au destin tragique dont le cours de la vie a oscillé  entre « Le mal de vivre » et « la volonté d’être » selon le grand Bachir Hadj-Ali. Faut-il les citer  tous? La liste est longue et pathétiques. Poètes trop tôt disparus. Assassinés pour certains, tel l’éveilleur, lui-même, Sénac ; Tahar Djaout, Youcef Sebti…. Et d’autres ravis précocement  à la vie par la maladie,  Ghaouti Faroun, Chakib Hamada, Hamid Skif, pour ne citer que ceux-là…
Hamid Nacer-Khodja en poète ? Je me permets d’extraire ce passage de la préface qu’il a eu l’obligeance de rédiger pour  mon ouvrage : « Diwan du jasmin meurtri », une nouvelle anthologie de la poésie algérienne  de graphie française (selon Sénac) à paraître  prochainement  à Chihab Editions.
Hélas, Hamid  ne sera pas là au moment de la parution/ de cet ouvrage qui lui doit beaucoup. Mais, consolation, il était au courant de sa prochaine parution et s’en réjouissait.


 Voici ce qu’il écrivait : ‘’Mais la poésie algérienne, témoin et conscience de la nation, n’est pas que circonstancielle et évènementielle. A proximité de chantres engagés ou non dans l’action, inféodés ou non à une idéologie, vivent des poètes du dedans aux idées et registres différents. D’errances oniriques en itinéraires personnels, entre sourdes confidences et moi hypertrophiés, avec une évidente clarté ou une grâce abstraite, ces auteurs inquiets ou sereins réalisent une radioscopie à la fois ombrageuse et solaire de l’Algérien. Journal de bord d’une patrie en mouvement, journal intime d’une identité d’homme, telle est la dualité porteuse de la poésie algérienne ‘’.
Voilà par sa voix la définition de la veine poétique à laquelle il se reconnaissait et se  rattachait. Une poésie loin du pathos et de l’illusion lyrique. Djamel Amrani , ce môle insubmersible de la poésie algérienne , l’avait très tôt compris : « Un voyage au-dedans où la parole se meut, où se partage une infusion de tendresse et d’espoir, rythmées par l’appel irrésistible de la lumière ». Au-dedans, le même mot sous la plume de Djamel Amrani et celle de Nacer Hamid-Khodja. A deux moments différents dans le temps.                           
Plus qu’une coïncidence, une préscience poétique. Quelle écriture quelle foi /Sinon fendue/ Quetzal/ Que je pleure ».
Abdelmadjid Kaouah

*Publié dans le quotidien national algérien Reporters , 21/09/2016




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Dur le flache
un cœur fléché.
Mémoire abrogée,
souvenirs en fagots
dans la houle des chenilles
l'envol d'un papillon.
Qui a fendu l'écorce?
Qui a gratté l'aubier?
Un pas pour le savoir
un autre pour oublier
et la forêt pour vertige.

Marc BONAN


*Dernier poème adressé à Hamid il y a deux ou trois mois.